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CO n° 26 du 9 mai 1973


EDITORIAL


A PROPOS DU CHANGEMENT D’ATTITUDE
DE LA CGTG ET DU PCG

A l’issue de la période de manifestations et de meetings organisés contre la fraude — le grand nombre de manifestants au défilé du 1er mai le montre — beaucoup de travailleurs en Guadeloupe ont le sentiment que le moment est favorable à leurs luttes.

Dans beaucoup d'entreprises où n’existe pas d'organisation syndicale, par exemple, les travailleurs veulent s'organiser afin de lutter plus efficacement pour l’amélioration de leurs conditions de travail et de vie. De même, on assiste actuellement dans l’un des secteurs où la lutte est la plus difficile, et où les travailleurs sont le plus durement exploités, la banane, à une série de grèves dans les différentes plantations.

Si les travailleurs réagissent ainsi en ce moment, c’est bien sûr à cause de leur combativité, maïs aussi en grande partie à cause du changement d'attitude du PCG et de la CGTG.

Ce changement d’attitude s’est fait sentir d’abord lors des manifestations qui ont marqué la période d’après les élections, manifestations dont le PCG a pris résolument la tête à la grande satisfaction de ses militants qui sentaient souffler un vent nouveau.

Ce changement d’attitude du PCG et de la CGT n’est certes pas définitif et, quant au fond, le PCG n’a pas pour autant changé. Mais, outre le fait qu’il doit satisfaire la volonté de lutte de ses militants, il lui faut aussi tenir compte de la grande sympathie que rencontrent chez les travailleurs les idées révolutionnaires, même si elles ne sont que faiblement représentées au niveau organisationnel. Le PCG sait que les idées révolutionnaires pourraient très rapidement connaître une large diffusion si ceux qui les défendent restent les seuls à exprimer le désir de lutte des travailleurs. Dans beaucoup de secteurs, les militants de la CGTG, qui avaient fait preuve jusqu’ici de passivité et qui même avaient franchement refusé d'organiser le combat des travailleurs, semblent aujourd'hui prêts à le faire. Nous, militants révolutionnaires, nous ne pouvons que nous réjouir d’un tel changement d’attitude car nous préférons de beaucoup voir les militants du PCG et de la CGTG à la tête des luttes aux côtés des travailleurs ; nous préférons les voir quitter toute attitude passive, pour faciliter et aider à l’organisation des travailleurs, notamment par la mise sur pied d'organisations syndicales dans les entreprises.

Ce changement de politique est évidemment tactique, et nous ne savons pas combien de temps il va durer ; en tout cas, du fait des arrière-pensées des dirigeants du Parti Communiste Guadeloupéen et de la CGTG, Il importe que leurs militants ne soient pas contre les travailleurs mais avec eux, dans la lutte. Cela permettra à la classe ouvrière dans des délais qui peuvent être assez brefs de renforcer son organisation, notamment sur le plan syndical. Nous le répétons, le moment est favorable pour les travailleurs, pour s’organiser. Que partout, dans toutes les entreprises grandes ou petites, des organisations syndicales voient le jour, que l’offensive contre le patronat soit permanente et devienne générale.

Alors que les salaires tournent en grande majorité autour de 600 F par mois, l’idée d’un salaire minimum de 1.000 F lancée par la CGT trouve de plus en plus d’écho parmi les travailleurs.

Si dans ces luttes-là, les militants du PCG et de la CGT sont aux côtés des travailleurs, au lieu de s’opposer à eux comme cela fut souvent le cas en raison de la politique néfaste que les directions de ces organisations imposaient à leurs militants, eh bien, ces luttes n’en auront que plus d'efficacité et donc plus de chances de succès.

En changeant d'attitude, les directions du PCG et de la CGTG n’ont pas changé de nature et elles demeurent aussi peu désireuses d’engager les combats de grande ampleur nécessaires pour sortir à la fois de notre condition de travailleurs et de notre condition de colonisés.

Et demain, si des raisons étrangères aux intérêts des travailleurs l’exigent, le PCG et la CGTG sont prêts à reprendre leur attitude timorée. Néanmoins, plus il y a de militants de la CGTG et du PCG qui auront compris d’ici là qu’il est infiniment plus juste et plus exaltant d’être à la tête des travailleurs en lutte, plutôt qu’en train de les freiner, moins facilement ils accepteront que la direction de leur parti ou de leur syndicat leur fasse jouer un rôle néfaste aux intérêts des travailleurs.

Cela sera alors d’une grande importance pour l’avenir de la classe ouvrière antillaise.



A Capesterre : Les luttes des travailleurs de la banane

Depuis le début de l'année, dans la région de Gourbeyre, Trois-Rivières, Capesterre, les travailleurs de la banane font régulièrement entendre leurs voix. C’est que dans ce secteur de l’économie de la Guadeloupe, les conditions de travail sont particulièrement mauvaises et les salaires très bas. C’est ainsi que, comme nous l'avons déjà relaté dans notre journal, un travailleur est mort, intoxiqué par l’exapoudre que lui et ses compagnons sèment sans mesures de protection, alors que le mode d’emploi de ce produit précise qu’il doit être utilisé avec masque et gants. Il arrive aussi très souvent que des travailleurs soient brûlés très gravement par ce même produit.

En ce qui concerne les tâches à accomplir, les propriétaires exigent ce que bon leur semble de leurs ouvriers. Certains demandent par exemple pour la mise en boîte des bananes 285 cartons, d’autres 315, d’autres encore jusqu'à 400 cartons par jour. Pour l’exapoudre, certains font semer trois sacs et demi par jour, d’autre quatre et d’autres encore jusqu’à cinq sacs par travailleur. En fait, chaque propriétaire et même chaque géreur, se comporte comme un petit potentat. Aucune convention n’existe à ce niveau, pour les salaires non plus d’ailleurs. Certains donnent 23 F par jour, d'autres 25 F. Et on trouve même des propriétaires qui donnent à leurs travailleurs 17 F par jour, sans les déclarer à la Sécurité sociale, Une pratique est cependant de règle chez tous les propriétaires : l’intégralité du salaire n'est jamais déclarée à la caisse de Sécurité sociale, mais une partie seulement ; l’autre étant payée sans être portée sur la fiche de paye ou, tout simplement, déclarée comme indemnité de transport. On le constate bien, c’est la loi de la jungle qui règne dans la banane.

Les travailleurs, eux, n’ont jamais accepté cette situation sans broncher. Les grèves succèdent aux grèves. Et pratiquement, tous les gros propriétaires sont touchés : au cours des trois derniers mois seulement, grève chez Butel à Trois-Rivières, chez Dormoy à Capesterre, Saliba à Capesterre aussi ; au mois d’avril dernier grève sur trois « habitations » différentes de Déravin, l’un des plus gros propriétaires de bananes de la Guadeloupe et au cours de la dernière semaine d’avril, grève chez Duflo à Capesterre. Ce dernier d’ailleurs a voulu frapper un travailleur qui ne s’est pas laissé faire par ce propriétaire qui prend ses travailleurs pour ses enfants — du moins pour ce qui est des sanctions.

A chaque grève ou presque, les propriétaires cèdent en paroles. Mais ils lâchent très peu ; et surtout, jamais ils n’acceptent de signer aucun engagement. Ce qui leur permet de revenir peu de temps après sur leurs promesses. Très souvent aussi, après le mouvement, les plus combatifs sont licenciés.

La combativité des travailleurs de la banane est très grande. Mais la plupart du temps, leurs luttes restent isolées. Bien des fois, les propriétaires utilisent les travailleurs d’une de leurs « habitations » pour saboter la grève qui se déroule sur une autre « habitation ».

Aux travailleurs de s’organiser, de nouer des contacts entre eux pour obliger les patrons à fixer des normes de travail valables pour tous et payer des salaires décents...

Max RODON.


Gouvernements arabes : ennemis implacables des opprimés palestiniens

REPRESSION AU LIBAN

La récente tentative du gouvernement libanais pour écraser la résistance palestinienne au Liban ressemble sinistrement à celle de l’année 1970, du roi Hussein de Jordanie, contre cette même résistance.

Les affrontements entre l’armée libanaise et la résistance palestinienne furent excessivement violents dans la journée du 3 mai. Ils firent de nombreuses victimes parmi les réfugiés palestiniens. Le gouvernement libanais n’hésita pas à employer de puissants moyens contre les Palestiniens, allant même jusqu’à faire bombarder cyniquement par son aviation deux camps de réfugiés palestiniens.

A l’heure actuelle, un cessez-le-feu est intervenu entre la résistance palestinienne et le gouvernement libanais. Mais cet arrêt des hostilités n’est que provisoire.

Car les différents gouvernements arabes se liguent pour écraser la résistance palestinienne. Cet acharnement des gouvernements arabes contre la résistance palestinienne n’est pas le fait du hasard.

Ces gouvernements, aux mains de classes féodales pour certains, de castes militaires pour d’autres, des privilégiés toujours, oppriment eux-mêmes les masses populaires de leurs pays.

Le mouvement d’émancipation palestinien aurait pu cristalliser autour de lui le mécontentement de l'ensemble des opprimés arabes, que leur oppresseur ait été l’État d’Israël, ou un des États arabes aujourd’hui. Les gouvernements arabes réactionnaires craignaient à juste raison d’être les premières victimes de la mobilisation des masses opprimées arabes. Ils étaient dès le début déterminés à liquider au plus vite la menace que faisait peser sur leur pouvoir la concentration sur leurs territoires de milliers d’opprimés palestiniens mobilisés, organisés et armés.

Et s’ils sont en passe de parvenir à ce but au Liban après y être parvenu en Jordanie, la responsabilité en incombe pour une très large part à la direction nationaliste petite-bourgeoise de la résistance palestinienne.

Le combat des opprimés palestiniens aurait pu être celui de tous les opprimés contre tous les oppresseurs du Proche-Orient. Or, Arafat et ses semblables ne cessaient de répéter à tous ceux qui leur faisaient confiance que c’était le combat des Arabes, de tous les Arabes, contre les Juifs. Ce qui revenait à dire — les dirigeants nationalistes n’hésitaient pas à le dire explicitement — que les gouvernements arabes, même les plus réactionnaires, parce qu’ils étaient arabes, étaient des alliés des opprimés palestiniens. Les opprimés palestiniens ont payé de dizaines de milliers de morts, d’avoir laissé endormir leur méfiance envers les dirigeants arabes, de n’avoir pas cherché à les abattre en premier avant que ceux-ci prennent l’initiative.

Le « Septembre noir » en Jordanie, comme le « Mai noir » au Liban ont sinistrement rappelé que la lutte des classes existe aussi au Proche-Orient. Les opprimés palestiniens ne peuvent espérer se libérer que si, travailleurs et paysans pauvres, ils se donnent une organisation indépendante, débarrassée de l’influence du nationalisme et des politiciens petits bourgeois. Une telle organisation pourrait attirer à elle tous les exploités de cette région du monde devant lesquels

la résistance palestinienne a gardé son prestige.

Elle pourrait même dresser les travailleurs israéliens contre leur gouvernement sioniste, alors que le chauvinisme des dirigeants petits-bourgeois cimente au contraire l’unité des Israéliens derrière leur gouvernement réactionnaire.

La lutte d’émancipation dirigée par une telle organisation ouvrirait enfin une autre perspective devant les exploités palestiniens, arabes et juifs que celle de combattre mutuellement pour le plus grand bien de leurs oppresseurs respectifs.

Jacques BRUEL.


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FRATERNITE OUVRIERE :

Des méthodes qui desservent le syndicat

Dans l'éditorial de son bulletin syndical Fraternité Ouvrière consacre la moitié de l’article en question à une attaque en règle à la fois contre l'un de nos camarades qui eut déjà maille à partir autrefois avec Destival, et contre notre tendance elle-même.

On y relève contre notre camarade une série de calomnies et d’affirmations pour le moins injurieuses et en tout cas dénuées de tout fondement. Malgré le départ de Destival, Fraternité Ouvrière. n’a pas beaucoup changé. L’esprit démocratique n’étouffe pas la plupart de ceux qui sont à la tête de la fraction de F.O. dirigée par Jason.

C'est ainsi que notre camarade qui est, précisons-le, ouvrier plombier, ayant travaillé à la SHAB, ayant été licencié de cette entreprise à cause de ses idées, est traité « d'élément étranger à

notre syndicat et au monde du travail, ignorant les souffrances et le niveau d’exploitation des travailleurs » ou encore « de diviseur de l’unité et de la lutte des travailleurs ». On lui attribue l’intention de modifier l'orientation syndicale de Fraternité Ouvrière « pour faire passer sa ligne politique de division des travailleurs ».

Nous n’avons pas l’intention d’entrer dans le détail de tous les faits qui motivent ce flot honteux de calomnies et d’injures. L’affaire est très simple.

Depuis près d’un an, Fraternité Ouvrière, du moins certains de ses dirigeants, autrefois Destival, aujourd’hui Jason et certains de ses amis, refusent sans aucun motif de syndiquer notre camarade.

A notre connaissance, ni le conseil d’administration de F.O., ni son assemblée générale ne se sont prononcés clairement là-dessus et Jason lui-même, il n’y a pas bien longtemps, ne. voyait pas d’inconvénient à ce que notre camarade soit syndiqué.

Nous pensons que ce sera aux membres de Fraternité Ouvrière de se prononcer là-dessus, et de dire si à cause de ses idées on doit écarter un travailleur du syndicat, d’autant plus qu’il s’agit d’un militant connu et apprécié de beaucoup d’ouvriers justement en tant que militant révolutionnaire.

Quant aux attaques contre Combat Ouvrier lui-même, il faudra que ceux qui ont pris la responsabilité d’écrire et de publier ces attaques s'expliquent devant l’assemblée générale du syndicat. Nous leur demandons à quelle assemblée générale de F.O. le syndicat a décidé que nous étions « des briseurs d’unité, que le journal Combat Ouvrier prétend défendre les ouvriers mais en réalité combat l’ouvrier ». A quelle assemblée générale a-t-il été décidé de faire disparaître Combat Ouvrier et sa théorie, le trotskysme ?

Beaucoup de travailleurs qui lisent Combat Ouvrier régulièrement dans la région de Pointe-à-Pitre, dans leurs entreprises, dans la plupart des communes de la Guadeloupe, le considèrent comme l'une des tendances les plus farouchement opposées au colonialisme et à l’exploitation capitaliste, et ont l'occasion de vérifier chaque jour dans notre presse et dans nos bulletins que nous luttons contre ce système colonialiste et capitaliste ; ces travailleurs seront très étonnés d’apprendre que Fraternité Ouvrière aurait décidé de faire disparaître Combat Ouvrier et sa théorie, le trotskysme.

Mais nous comprenons très bien ce qui se passe au sein de F.O. et nous tenons à le dire aux travailleurs et à les mettre en garde. Depuis quelques temps, des militants du GONG essayent de noyauter le syndicat par le sommet évidemment suivant leurs bonnes habitudes ; et ce sont vraisemblablement ces militants qui ont donné de si bons conseils à Jason et à ses amis. Ceux-ci devront s'expliquer devant les travailleurs et dire si, désormais, F.O. devient un syndicat patronné par le GONG et si elle a décidé de fermer ses portes devant des travailleurs qui ne partagent pas les positions de ce dernier. Et s’il en est ainsi, l’avenir de ce syndicat ne sera pas fait de grand succès car, partout où les militants du GONG se sont introduits, c’était pour y faire régner des méthodes anti-démocratiques ; et quand une organisation syndicale ou une association refusait de se placer sous leurs ordres, ils n’hésitaient pas à la transformer en une petite secte sans aucune efficacité.

Pierre-Jean CHRISTOPHE.


La lutte contre les atteintes aux libertés démocratiques : OU EN EST L'ACTION ?

Le vendredi 27 avril s’est tenu à Mortenol un meeting dans le cadre de l’action lancée depuis plusieurs semaines contre les fraudes cyniques qui avaient eu cours lors des dernières élections législatives.

Ce meeting bien qu’ayant rassemblé quelques centaines de personnes ne connut pas l’affluence des précédentes manifestations. Le défilé qui avait été initialement prévu n’a pas eu lieu. Ajoutons à cela une certaine confusion dans l'organisation même de cette journée du 27 avril qui a sans doute été à l’origine du peu de succès du rassemblement.

Mais on ne peut voir dans ce demi-échec uniquement le résultat d’une mauvaise organisation.

Au lendemain des fraudes, le mécontentement était grand et beaucoup de travailleurs attendaient bien plus que de simples meetings pour exprimer leur mécontentement. En particulier, l’idée d'une grève générale de protestation contre les menées colonialistes était dans l’air et pour notre part, nous nous sommes faits les ardents propagandistes de ce type d’action. C’est ainsi que lors des meetings, nos représentants n'ont jamais manqué de faire ressortir que si Brunon avait la possibilité de placer des képis rouges sur la place de la Victoire pour interdire une manifestation, il ne pourrait par contre placer un képi rouge derrière chaque travailleur lors d’une grève dans toute la Guadeloupe. C'est ainsi que lors de la journée d'action lancée par les syndicats le vendredi 23 mars, nous avons soutenu cette action en expliquant que c'est une véritable grève générale qui permettrait aux travailleurs de donner un avertissement au colonialisme et d'exprimer leur mécontentement de la situation coloniale.

Bien qu’ayant accepté l'idée de cette grève générale, la plupart des organisations et syndicats qui ont participé à l’action contre la fraude et contre les atteintes aux libertés démocratiques se sont laissés dominer par les difficultés réelles ou supposées à organiser cette grève.

Il est bien évident que plus le temps passait, plus celle-ci devenait sinon impossible, du moins beaucoup plus difficile à organiser.

C’est en grande partie l'absence de nouvelles perspectives d'action véritable qui explique la désaffection des travailleurs pour La manifestation prévue le 27 avril.

La situation se présente donc pour l'activité du comité d’une manière moins favorable aujourd'hui qu’au lendemain des élections, où des occasions ont été gâchées faute d'avoir donné des perspectives à la mobilisation contre la fraude.

Cela dit, les libertés démocratiques étant bafouées quotidiennement aux Antilles, bien des choses peuvent être faites à condition que les organisations qui composent le comité soient réellement décidées à les faire.

OGIER


C.E.T. : les collégiens s’organisent

A la rentrée de Pâques, la lutte des lycéens auxquels s’étaient joints les élèves des CET n’a pas repris comme avant les vacances. Pourtant, on peut déjà dire que cette lutte a été à bien des égards positive. D’une part, l’opinion publique a été sensibilisée sur le problème de la loi Debré et le gouvernement a été obligé de reculer sur l’application stricte de cette loi. D’autre part, c’est la première fois que les élèves du Technique ont été mobilisés et ont participé à une manifestation d’élèves. Capesterre, Pointe-à-Pitre, Lamentin ont vu se dérouler des manifestations de collégiens contre la loi Debré et contre le service militaire.

Si la lutte n’a pas repris sur le problème de la loi Debré et du service militaire, par contre, les élèves du Technique en ont profité pour essayer de s’organiser

et poser leurs revendications touchant à leur vie dans les CET. Nous reproduisons ci-dessous des extraits de textes diffusés dans un CET de la Guadeloupe à la rentrée.

Les problèmes soulevés par les élèves de ce CET existent sous une forme ou sous une autre dans l’ensemble des collèges mais aussi dans les centres de Formation professionnelle. Nous pensons qu’il serait bon que voie le jour une organisation les regroupant tous afin que leurs luttes soient plus efficaces.


Texte reproduit : (tract diffusé en Guadeloupe le 3 mai).

  • contre l'existence illégale d’un CET-Usine.

  • contre la commercialisation de nos produits ;

  • contre une sélection volontaire des élèves.

Nous sommes des élèves. Nous ne touchons donc pas de salaire. Pourtant nous travaillons beaucoup en atelier (21 heures par semaine). Mais qu'y faisons-nous ? Nous y faisons des fauteuils, des berceaux, de petits meubles (tables carrelées), des pieds de lampadaires, des supports de tréteaux métalliques, des fermes (supports de toiture), etc. Ensuite, ce sont des camions d'entreprises privées qui viennent prendre livraison de tous ces produits fabriqués par nous. Les matériaux de fabrication ont été pris dans le dépôt même du CET...

Ces objets sont vendus à l'extérieur. Le CET est en fait une USINE, une fabrique ; et nous, nous sommes les ouvriers. Ainsi ce ne sont point nos PROGRAMMES D'ETUDES qui établissent notre travail d'atelier, mais ce sont des commandes extérieures qui fixent nos activités ! Il arrive aussi que des élèves travaillent au-dehors : vice-rectorat, gendarmerie, logement d’un membre du personnel du CET, etc.

Qui touche le bénéfice de cette vente ou de ces travaux ?

Qui contrôle ce commerce ? A-t-on le droit de nous faire tra­vailler dans ces conditions ?

De toute façon, il semble que cet argent ne serve pas à acheter les nombreuses fournitures qui nous manquent au CET : matériel de dessin, savons d’atelier, etc. Dans le même temps, les règlements de sécurité sont très peu (ou pas du tout) appliqués. L'état des canalisations de gaz à souder (oxygène / acétylène) présente un redoutable danger.

Nous a-t-on fait, au début de l’année, des injections anti-tétaniques ? Pourtant il existe un médecin attaché au CET.

LE PROBLEME DU PASSAGE EN ANNEE SUPERIEURE

Il semble que l’administration établisse, par avance, le nombre d'élèves qui passera. L'administration chasse beaucoup de nos camarades, même lorsqu’ils ont l'âge de redoubler. Nous avons conscience que rien n’est fait pour permettre la promotion et le succès de ces camarades.

D’AUTRES REVENDICATIONS

  • la nourriture de la cantine est mauvaise (conserves fréquemment, choux pourris, riz aux chenilles, sauce kyo-lô-lô, moitié de poisson, petit déjeuner servi tardivement, etc.). Il faut que cela cesse !

  • nous voulons des heures entières et légales d'éducation physique ;

  • nous réclamons un panneau d’affichage et la liberté d’affichage ;

CAMARADES, l’administration cherchera toujours à nous diviser, à saboter notre unité d’action, à faire pression. SOYONS FERMES ET UNIS. SOYONS DECIDES A IMPOSER NOS REVENDICATIONS.

TOUS EN GREVE ! NOTRE CAUSE EST JUSTE !

Un groupe d’élèves du CET.


Ajoutons que la grève à laquelle appelait ce tract a été suivie à près de 100 %. La direction a finalement accepté d'accorder un panneau d’affichage pour les élèves et d’améliorer la nourriture notamment en gavant un peu moins les élèves de conserves de basse qualité.


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MAI 67 EN GUADELOUPE

LES FUSILLADES N'EMPÊCHERONT PAS LA VICTOIRE DES TRAVAILLEURS

Il y a de cela six ans, les 26, 27 et 28 mai 1967, une soixantaine de travailleurs, de jeunes, de militants anti-colonialistes étaient assassinés par les forces de répression coloniales, à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe.

A l'origine de cette sauvage tuerie : une manifestation dans le calme devant la sous-préfecture, de plusieurs centaines d’ouvriers du bâtiment en lutte pour leurs revendications salariales.

En réponse à un tel déchaînement de violence coloniale, une

émeute éclata et durant près de trois jours, Pointe-à-Pitre fut quadrillée par les forces de l’ordre qui avaient ordre de tirer à vue sur tout ce qui bougeait.

La bourgeoisie française, une fois l’émeute apaisée, a pu croire quelques temps qu’elle avait décapité le mouvement revendicatif ouvrier. Elle chercha alors à écraser également toute tentative de regroupement politique anticolonialiste. Et pour cela, elle chercha au cours de plusieurs procès, tant à Pointe-à-Pitre qu’à Paris, à faire endosser au GONG la responsabilité du déclenchement des affrontements.

Mais la solidarité s'organisa rapidement dans des comités d’aide et de solidarité, autour des emprisonnés guadeloupéens. En France même, dans l’émigration, meetings et manifestations de dénonciation des méfaits du colonialisme français aux Antilles se succédèrent.

Toutes ces protestations obligèrent l’État français à reculer et à libérer tous les emprisonnés.

Mai 1967 représente donc une page sanglante de l’histoire du mouvement ouvrier des Antilles en général, de la Guadeloupe en particulier.

Les colonialistes ont pu massacrer impunément aux Antilles. Mais ils auraient tort de croire un seul instant que leurs activités pourront arrêter la lutte de la classe ouvrière des Antilles.

Si besoin est, le développement des luttes ouvrières en Guadeloupe et en Martinique depuis mai 1967 est là pour le prouver.

Mais les travailleurs savent également que ce n’est pas avec leurs seuls poings nus qu’ils pourront vaincre les forces armées coloniales.

A la violence coloniale organisée, les travailleurs doivent opposer une violence révolutionnaire toute aussi organisée. Et cela n’est possible qu’avec un parti révolutionnaire centralisant et coordonnant toutes les luttes et toutes les actions du prolétariat. La construction d’un tel parti est la tâche essentielle, indispensable du prolétariat des Antilles.

IGNACE.


1er MAI DES TRAVAILLEURS ANTILLAIS


EN MARTINIQUE

C’est à 15 heures à la Maison des Syndicats que le rassemblement était fixé. La manifestation était organisée par les syndicats CGTM, CFDT, FO.

Les organisations politiques PCM, GRS et Combat Ouvrier avaient appelé à participer au grand rassemblement.

Le cortège s'ébranla vers 15 h 30. Toutes les sections syndicales les plus importantes étaient représentées : les dockers, les ouvriers du bâtiment, la Spedem, la Sécurité sociale, et bien d’autres. A l'arrière, le GRS rassemblait une bonne centaine de jeunes lycéens et étudiants autour de nombreux drapeaux rouges et banderoles.

Un petit groupe de militants de Combat Ouvrier s'était joint aux ouvriers du bâtiment, avec leurs drapeaux rouges, mettant un peu d’animation et de vigueur, fort appréciés des travailleurs dans cette partie du cortège : cela tranchait avec le côté « respectable " et « kermesse » que voulaient donner à la manifestation les dirigeants des syndicats, avec la fanfare en tête et des slogans plutôt « mous ».

Nous avons pu constater que les travailleurs reprenaient aussi bien les slogans lancés par le service d’ordre des syndicats : « nos congés » ! « liberté syndicale »! « à bas les capitalistes ! », que ceux lancés par nos camarades : « le pouvoir aux travailleurs », « à bas le colonialisme », « libérez les Antilles ».

Le « pouvoir aux travailleurs » a été spontanément repris par les travailleurs tout au long de la manifestation. L'Internationale a été entonnée plusieurs fois.

Le défilé a emprunté les principales artères de Fort-de-France. Partant de la Maison des Syndicats, il s’est d'abord rendu aux Terres Sainvilles, place Abbé-Grégoire, puis a remonté par la Croix Mission, a rejoint ensuite la Place de l’Église pour aboutir à la préfecture et enfin à la Maison des Syndicats par le boulevard De Gaulle.

La manifestation s’est terminée aux accents de l’Internationale.

Les dirigeants des trois centrales syndicales ont fait un discours et deux vieux travailleurs sont venus au micro chanter, l'un l'Internationale, l'autre un chant révolutionnaire en créole, très apprécié et que beaucoup entendaient pour la première fois.

Un peu partout, les militants de l’UCAEM, du GRS, de Combat Ouvrier, des syndicats, vendaient leurs journaux, et de petits groupes de discussions se formaient.

Vers 19 heures, tout le monde s'est dispersé. Cette manifestation du 1er mai a sans aucun doute été un succès. 1.500 à 2.000 travailleurs ont occupé la rue, montrant ainsi leur force ; et tous ont été satisfaits après des journées d’exploitation, de travail rude, après les luttes quotidiennes qu'ils mènent sur leurs lieux de travail, de se retrouver au coude-à-coude dans la rue pour crier leur haine au régime capitaliste et colonial.
M.T.


EN GUADELOUPE

A l’appel de la CGTG, de la FEN (Fédération de l’Éducation nationale) de la

CFDT (bâtiment et gens de maison) et de la Fraternité. Ouvrière, 1.500 travailleurs environ participaient à la commémoration du 1er mai.

Les participants étaient d’abord invités à un défilé dans les rues dé Pointe-à-Pitre. Partis du parking de Mortenol, les 1.500 participants devaient emprunter la rue Vatable, la rue Alexandre Isaac, la rue Nozières, puis regagner le Hall des sports de Pointe-à-Pitre.

De nombreuses banderoles parsemaient le cortège. Banderoles sur lesquelles on pouvait lire « libertés démocratiques », « Vive le 1er mai, journée internationale des travailleurs ». Il y avait également de nombreuses pancartes. Certaines réclamaient les 40 heures immédiates de travail hebdomadaire, d’autres, le maintien du service technique de la radio en Guadeloupe. Tout le long du parcours qui les conduisait de Mortenol au Hall des sports, les manifestants, parmi lesquels on comptait de nombreux jeunes travailleurs, scandaient des slogans tels que : « Du travail pour tous », « A bas le BUMIDOM », « Augmentation des salaires », « A bas la répression », « A bas le colonialisme », « Libertés syndicales ».

Par les slogans, par le nombre même de participants, du fait aussi que des syndicats jadis opposés se retrouvaient côte-à-côte dans un défilé de 1er mai, ce 1er mai 1973 revêtait un caractère particulier, et de loin différent de ce que l’on avait coutume de voir les années précédentes. En outre, certaines catégories de travailleurs, ceux du commerce par exemple, y étaient pour la première fois, représentées. Tel était le cas des employés de la Sofroi qui possédaient leur propre banderole. La matinée devait s’achever par un meeting au Hall des sports. Meeting au cours duquel ont pris la parole des représentants des différents syndicats présents, y compris un représentant de l’A.D.E.D.G. (Association des Étudiants en Droit de la Guadeloupe). Parmi tous les syndicats co-organisateurs, seule était absente l’Union des Travailleurs Agricoles (U.T.A.) qui au dernier moment avait préféré organiser son 1er mai à Sainte-Rose, parce que, disait-elle, seraient présentes des organisations politiques. En tout cas, cette journée du 1er mai a été malgré tout un succès, car elle a permis aux travailleurs de différentes communes de la Guadeloupe, de différentes corporations de se trouver tous ensemble dans la rue, et de se rendre compte que les préoccupations et les problèmes des ouvriers sont les mêmes quel que soit le secteur d’activité...


ET EN FRANCE

« Un seul ennemi ! la bourgeoisie ! »

Les travailleurs antillais émigrés ont entendu eux aussi exprimer leur solidarité avec l’ensemble de la classe ouvrière dans le combat à mener contre l’exploitation capitaliste, en participant à la manifestation du 1er mai à Paris aux côtés des révolutionnaires.


L’apolitisme masque toujours une politique

Ainsi donc la manifestation prévue pour la fête du travail, le 1er mai à Pointe-à-Pitre, s’est déroulée sous le signe de « L’Unité de lutte des travailleur ». Mais à cette manifestation ne participaient que les syndicats : syndicats d'ouvriers, syndicats d’enseignants, syndicats d’étudiants, les organisations politiques étant exclues. En effet, lors des réunions préparatoires, les deux syndicats les plus importants : la CGTG et l’UTA avaient décidé que pour la manifestation du 1er mai, les partis politiques ne devaient pas apparaître. Une telle position pouvait apparaître pour le moins étrange de la part d’un syndicat comme la CGTG dont les dirigeants les plus influents sont membres du PCG. Elle l’était encore plus à l'occasion d’un 1er mai, journée de lutte des travailleurs ! Le jour qui symbolise le combat des travailleurs pour leur émancipation et donc par la même occasion, leur aspiration à jouer un rôle politique au sein de la société et même le rôle politique dirigeant ! Eh bien justement, un jour comme celui-là toutes les organisations politiques de la classe ouvrière devraient défiler en tête pour montrer que les travailleurs ne laissent pas le monopole de la politique à la bourgeoisie et que face à la politique de leur ennemi de classe, ils ont leur propre politique.

Et qui s’est opposé à ce que les travailleurs fassent cette démonstration ? Ce sont les organisations syndicales !

Cependant, la CGTG bien qu’acceptant que les partis politiques n’apparaissent pas en tant que tels, entendait que leurs membres et dirigeants participent au défilé. L'UTA a même refusé la présence des dirigeants des partis se réclamant des travailleurs à la tribune du meeting prévu après la manifestation. Et devant le refus de la CGTG de faire une concession sur ce terrain, les dirigeants de l'UTA ont décidé de ne plus participer à la manifestation prévue à Pointe-à-Pitre, ni au meeting prévu pour la clôturer. Ils ont alors appelé les travailleurs à défiler dans la commune de Sainte-Rose. Il y eut donc deux manifestations le 1er mai — les deux soi-disant non politiques.

L’attitude de toutes les organisations syndicales qui ont participé à ces manigances est profondément préjudiciable aux intérêts de la classe ouvrière antillaise qui a un rôle politique à jouer, et même un rôle politique irremplaçable à la fois dans la libération des Antilles de l’oppression coloniale et dans la transformation socialiste de la société antillaise.

Empêcher que la classe ouvrière accède à la conscience de sa mission politique quand bien même cela se fait au nom de l’apolitisme est la pire politique qui soit pour les travailleurs. C’est en fait la politique de la bourgeoisie.

Noël CANTIUS.


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Menace de famine en Afrique :

CE N'EST PAS LA NATURE QUI EST RESPONSABLE MAIS LA SOCIETE CAPITALISTE

Cette année, plus que les dernières, la sécheresse frappe de nombreuses régions d’Afrique occidentale (Mauritanie, Mali, Sénégal) et menace gravement la population, plus particulièrement les travailleurs pauvres des campagnes.

Le riz et le mil très difficiles à trouver font la proie de nombreux spéculateurs. Nombreux sont les paysans contraints de partir avec leurs troupeaux à la recherche d’eau et de nourriture pour faire face à la famine. Mais encore leur faut-il avoir de l’argent ?

La sécheresse est certes un malheur de la nature. Mais pas ses conséquences catastrophiques et pas la famine.

La famine, elle, est due à l’organisation de la société. Elle est due en premier lieu à ce que

tous les bénéfices produits sur le dos des travailleurs africains, au lieu d’être utilisés pour aider les agriculteurs, pour créer un minimum d’infrastructure hydraulique, sont rapatriés par les grandes sociétés capitalistes comme, pour ne citer que celle-là, la MIRFERMA à la Mauritanie ou LESIEUR au Sénégal.

Elle est due encore à ce que la domination impérialiste dans ces pays s’est traduite dans le domaine de l’agriculture par une réduction considérable des cultures vivrières au profit des monocultures impropres à la consommation alimentaire immédiate, comme l’arachide au Sénégal, ou encore le coton au Tchad, ce qui fait que la production vivrière est à peine suffisante, même sans sécheresse. Et la moindre aggravation météorologique se traduit par des catastrophes.

Comme d’habitude, toutes les « belles âmes » bourgeoises s’attendrissent sur le sort de ces populations et parlent de la nécessité de leur venir en aide. Ces bonnes actions, quelles que soient leur motivation, n’en demeurent pas moins hypocrites car les véritables responsables de la famine, ce sont ces mêmes groupes capitalistes qui voient leur profit s’accroître grâce à l’orientation de l’agriculture tournée vers les cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières.

Certes, même le fait d’utiliser les richesses créées en Afrique pour améliorer la situation de l'agriculture ne suffirait que pour parer au plus pressé et empêcher les catastrophes comme la famine qui menace aujourd’hui. Et ce serait déjà énorme.

Mais au-delà des possibilités propres de l’Afrique, l’humanité dans son ensemble a les moyens matériels et techniques de transformer du tout au tout de vastes régions désertiques et de faire surgir la richesse là où aujourd’hui, il n’y a que misère.

Là encore les obstacles ne sont pas techniques mais sociaux. Il faudrait que la société maîtrise et contrôle dans l’intérêt de l’ensemble de ses membres tous les moyens dont elle dispose. Il faudrait en un mot instaurer l’organisation socialiste de l’économie à l’échelle du monde.

Claire GOYA.


COMPLEXE PETROLIER AUX ANTILLES

Dans le courant du mois d’avril il a été révélé en particulier par le journal « le Monde », qu’une société américaine envisageait d’installer aux Antilles un énorme complexe pétrolier, capable de raffiner plusieurs milliers de tonnes de pétrole brut. Port-Louis en Guadeloupe, et la rade de Fort-de-France en Martinique auraient de fortes chances (si l’on peut dire) d’être choisies pour l’exécution de ce projet.

Le gouvernement français est sur le point d'étudier le problème et l’on nous dit qu’il y serait très favorable, les seules réticences qu’il émette étant d’ordre financier, car la société américaine exigerait un certain nombre de prêts et avantages fiscaux qui ne s’élèveraient pas à moins de 50 millions d'anciens francs.

Cette nouvelle a suscité de nombreuses réactions, dans l’ensemble plutôt favorables. Surtout, comme il se doit, en ce qui concerne la presse aux ordres. C’est ainsi que « France-Antilles » parle de Port-Louis, « candidat à un authentique miracle économique ». Et l’on nous invite à nous mettre dans le pétrole « jusqu’au cou, sans faire les raffinés » (sic) !

Certes, à première vue, une telle perspective peut être attirante : enfin une occasion pour les Antilles d’être industrialisées ; c’est-à-dire, apparemment, de résoudre le problème du chômage. Mais il convient précisément pour porter un jugement valable, d'examiner le problème sous tous ses aspects.

Le premier aspect, et non le moindre, concerne la pollution. Il ne faut en effet pas oublier que, si les USA envisagent d’installer une raffinerie aux Antilles, c’est que les lois sont de plus en plus strictes aux USA mêmes, en ce qui concerne les dispositifs anti-pollution. Et, comme le fait remarquer « le Monde », il s’agit en définitive d’une pure et simple « exportation de la pollution » des USA vers les Antilles. Des dizaines de millions de tonnes de pétrole seraient ainsi débarrassées ici de leur soufre, transportées dans d’énormes pétroliers d’une capacité de 500.000 tonnes chacun. Au moindre accident, et pour peu qu’un vent mal orienté souffle, c'est tout le pays qui risque d’être submergé par la « marée noire ». Il ne faut d’autre part pas oublier que le territoire de nos îles est extrêmement petit et que nous ne disposons pas d’arrière-pays qui nous mettrait à l’abri de problèmes. C’est tout l'équilibre naturel des îles qui en serait gravement perturbé.

Un second aspect concerne les dépenses considérables que le gouvernement serait amené à faire pour permettre l’installation de cette raffinerie. Les 50 milliards d’anciens francs (minimum) demandés par la société américaine sont largement supérieurs aux transferts d’argent accordés par la France à la Guadeloupe, pour toute une année ! La seule prime d’équipement équivaut à la dotation annuelle du fonds d’investissement pour l’ensemble des DOM-TOM. Certes, répliqueront certains, mais cela va permettre de créer beaucoup d’emplois. Précisément, il n'en est rien.

Les prévisions pour la raffinerie elle-même sont de 900 emplois ! On le voit, ce chiffre n’a rien d’astronomique. Par ailleurs, on parle de 4.000 emplois « induits » (femmes de ménage, etc.). Tout ceci est fort peu par rapport aux 140.000 chômeurs qui existent dans

nos deux îles. Chaque création d'emploi coûtera par ailleurs, cinq à six fois plus cher que la dépense actuelle pour créer un emploi ici, aux Antilles. C’est dire qu'avec cet argent on pourrait créer cinq à six fois plus d’emplois que ceux prévus pour la raffinerie, sans en avoir les inconvénients. Mais il y a plus. La raffinerie en question sera l’une des plus modernes du monde ; cela signifie qu’elle sera hautement mécanisée et que le personnel demandé sera un personnel hautement spécialisé. La compagnie américaine va-t-elle perdre temps et argent à former des techniciens sur place ? Plus probablement viendra-t-elle directement avec son matériel et ses hommes, comme cela se fait couramment.

Pour toutes ces raisons, les récentes déclarations du préfet Brunon à la radio ne pourraient que prêter à sourire, s’il ne s’agissait d’un grave problème. Il annonçait l’imminence d’une taxe de 2 % sur le prix de l'essence, paraît-il afin de dégager les crédits contre la pollution (sic); et comme le journaliste lui parlait de la raffinerie, dont la construction serait en contradiction avec ses bonnes intentions, Brunon reconnut que c’était vrai, mais qu'il s’agissait d’un choix important à faire. Il ajouta que le danger de pollution n’était pas sûr (alors que les USA ne veulent plus de raffineries à cause de cela !) et que la raffinerie entraînerait une création d'emplois et augmenterait le niveau technologique du pays.

En réalité, tout cela est une question de gros sous. Et si le gouvernement français accepte, c’est qu’il sait que cela lui rapportera des intérêts non négligeables. Et pour une poignée de dollars, que ne ferait-on pas ! Les larbins de « France-Antilles » nous parlent de « gens très bien qui viennent chez nous, gens très intelligents puisqu’ils ont beaucoup de dollars et ces gens-là, ils aiment le pétrole ». Celui qui a écrit l’article espère sans doute profiter du flot de devises, et peut-être en a-t-il déjà eu un aperçu, pour écrire de cette manière. Mais ce que nous pouvons dire d’ores et déjà c’est que tout cet argent ne va pas moisir ici, aux Antilles ; et que les Antillais n'en verront guère la couleur. Par contre, ils verront la couleur et sentiront l’odeur du pétrole qui risquent d’être partout présentes.

Nous pensons quant à nous que la réalisation d'un tel projet sera la source de plus de mal que de bien. Non seulement, il y aura la pollution, non seulement la fameuse création d’emplois s’avère être une duperie, non seulement l’argent ne restera pas ici, mais de larges secteurs de l'économie locale ont toutes les chances d'en être affectés. Nous pensons en particulier à l’agriculture et surtout à la pêche qui peut fort bien être rendue beaucoup moins fructueuse à cause de l’empoisonnement de toutes les eaux environnantes.

En réalité, les puissances impérialistes ne peuvent pas résoudre les problèmes créés par le sous-développement des pays appauvris, par elles justement.

La solution à ces problèmes n’est absolument pas d'étendre à l’échelle du globe la pollution déjà très grave qui règne dans les pays industrialisés.

Du reste, nous l’avons montré, ce n'est pas pour aider les Antilles que les capitalistes américains veulent y installer leur raffinerie, mais pour répondre à leurs propres besoins en nouveaux profits.

La lutte contre le sous-développement ne pourra être menée réellement que dans le cadre d’une société socialiste. Tout le reste n’est que poudre aux yeux et mots creux, ou tout au moins ne peut que satisfaire les intérêts mêmes des impérialistes.

C'est par la répartition des richesses accumulées dans les pays impérialistes que l’on pourra lutter contre la pauvreté de la majorité des peuples du globe. Mais cela n’implique nullement que toutes les régions du monde connaissent le spectacle désolé des régions industrielles. L’homme a aussi besoin de la nature pour vivre bien. L’harmonie entre ses constructions artificielles et le terrain naturel est nécessaire à une vie meilleure. Cela, le capitalisme s’en moque et on en a encore un exemple avec cet aberrant projet de raffinerie aux Antilles.

Georges RASSAMY