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Archives de CO/CO de l'année 2013/CO n° 1103 du 21 déc. 2013/Quatrième page

Quatrième page

Mandela : Symbole de la lutte anti-apartheid mais pas du combat contre l’oppression de classe

Nelson Mandela, décédé le 5 décembre dernier a donc été célébré par toute la presse internationale. Les Noirs du monde entier en particulier se disent fiers de la stature acquise par un Noir salué et respecté par tous, même hypocritement parfois.
Il a été qualifié d’icône de la paix, de la réconciliation, de symbole de la lutte anti-apartheid. Et c’est bien dans cette représentation que la bourgeoisie internationale et ses représentants ont voulu le cantonner : une icône, un symbole. La panoplie de chefs d’état représentants de l’impérialisme présents lors de ses obsèques est révélatrice. Mais la réalité est plus complexe.
Lors de son discours d’investiture, après les élections de 1994, Mandela avait déclaré que la nouvelle Afrique du Sud verrait la fin de l’oppression de l’un sur l’autre. La situation des masses pauvres dans le pays, depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, démontre que l’oppression de classe est loin d’avoir disparu, et qu’elle se double toujours d’une oppression raciale même si l’apartheid n’existe plus. Les Noirs constituent toujours la majorité la plus misérable de la population. Les grèves menées par les travailleurs des mines au cours des dernières années témoignent de leur combativité intacte et de l’exploitation féroce qui les pousse à agir. En août 2012, les mineurs de Marikana se sont mis en grève. La répression a fait 34 morts dans leurs rangs. La différence avec les années de l’apartheid réside dans le fait que la police qui les massacre est constituée d’une majorité de Noirs, et que le chef de l’État qui les a condamnés, Jacob Zuma, est aussi noir et dirigeant du parti de Mandela, l’ANC (African National Congress).  Zuma a d’ailleurs été hué lors des obsèques et des pancartes dénonçant la pauvreté et l’absence de changement ont été brandies.
Pour comprendre ces contradictions, il est important de revenir sur la politique et le parcours de Mandela et de son parti, l’ANC.
 
L’APARTHEID
Mandela a lutté durant toute sa vie contre ce système de ségrégation, dont le nom en Afrikans (la langue des Blancs sud africains d’origine hollandaise) signifie : développement séparé. Il se résume par une oppression raciale et des lois instaurant la domination de la minorité blanche (15% environ de la population) sur la majorité noire réduite à la misère. Ce système d’oppression est né de la peur éprouvée par  la minorité blanche d’une révolte généralisée des opprimés, et de la volonté d’institutionnaliser les privilèges des Blancs. C'était  la forme prise en Afrique du Sud de l'exploitation féroce des travailleurs noirs. L’apartheid divisait la population non blanche en 3 catégories soumises à des régimes différents : Noirs, Indiens, Métis. Une façon de diviser pour mieux opprimer ! La population noire était elle-même divisée en ethnies, et privée de la citoyenneté sud africaine. Les Noirs furent chassés des villes et parqués dans des zones rurales pauvres, les Bantoustans, sur une base d’origine tribale.  Pour circuler et venir se faire exploiter dans les entreprises et les demeures blanches, ils devaient être titulaires d’un Pass (Laisser passer). Les familles furent ainsi séparées, ou durent vivre illégalement et dans des ghettos, les townships. Les Noirs ne pouvaient  pas y posséder un logement. Par ailleurs, comme c’était le cas du système de ségrégation aux USA, les Noirs n’étaient pas autorisés à prendre les mêmes transports ni fréquenter les même lieux que les Blancs. Les mariages et toute relation mixtes étaient interdits. Un couvre feu était en vigueur en zone blanche pour les Noirs venant y travailler.
 
LES LUTTES CONTRE L’APARTHEID
La population noire s’est battue courageusement contre ce système d’oppression.  L’apartheid fut officialisé en 1948. Dès les années 50, la population des townships et les travailleurs se soulevèrent, d’abord sous la forme d’un mouvement de résistance passive, puis rapidement de manière plus violente. Les luttes étaient violemment réprimées. En 1960, lors du soulèvement du township de Sharpeville, 69 personnes furent assassinées et 400 autres blessées par la police. Une autre lutte a marqué les consciences : en 1976, 2 000 étudiants de Soweto se révoltaient contre l’obligation d’étudier en langue afrikans. La police tira sur eux, entrainant un soulèvement général, d’abord à Soweto ou l’agitation se prolongea durant deux ans, puis dans 160 townships. Les luttes se poursuivirent en continu durant toutes les années qui ont précédé l’abolition de l’apartheid.
Le début des années 70 fut aussi marqué par de nombreuses luttes des travailleurs en tant que classe. En 1973, on a relevé 150 grèves mettant en mouvement 60 000 travailleurs dans la région de Durban, pour des augmentations de salaires de 20 à 40%.
 
MANDELA ET L’ANC
Mandela, né en 1918, était originaire d’une famille de l’aristocratie tribale Xhosa. Il fit partie des rares jeunes noirs qui purent étudier et devint avocat. Il ouvrit le premier cabinet d’avocats noirs et défendit les Noirs des ghettos. Il rejoignit l’ANC  (African National Congress- le Congrès National Africain) en 1944. L’ANC se réclamait alors d’une résistance passive, se désolidarisait des émeutes violentes issues de la population,  revendiquait le suffrage universel, la fin de l’apartheid. Mandela était un admirateur des régimes bourgeois parlementaires et se réclamait du nationalisme. Dans son autobiographie «Un long chemin vers la liberté», publiée en 1994, il se dit adversaire du communisme.
En 1950, l’ANC resta en marge du premier soulèvement de Soweto, qui fit 18 morts. Mais dès 1952, à la faveur de la campagne de défi des lois de l’apartheid, l’ANC passa de 20 000 à 100 000 membres. Cependant en 1960, après le massacre de Sharpeville, l’ANC, poussée par la pression populaire,  se tourna vers la lutte armée. Les organisations noires, dont l’ANC furent interdites et Mandela passa dans la clandestinité. Il devint le chef de la nouvelle organisation militaire de l’ANC. Pour Mandela et son parti, il n’était pas question d’aider la population des ghettos à s’armer pour se défendre elle-même. L’appareil militaire de l’ANC resta coupé de la population,  basé à l’extérieur du pays, au Mozambique voisin. Son  action militaire se limita à des attentats.
Mandela fut arrêté en 1962 et condamné à la prison à vie. Il devait rester incarcéré durant 27 ans, en partie au bagne de Robben Island, dans des conditions de détention extrêmement pénibles. Dans les années 70 - 80, une campagne internationale  pour sa libération fit de lui le symbole de la lutte anti-apartheid.
L’ANC n’était pas la seule organisation noire. D’autres groupes concurrents lui disputaient la direction de la révolte populaire : le mouvement  "Conscience Noire", dont le dirigeant Steve Biko fut assassiné en prison en 1977, le PAC (Pan Africanist Congress),  l’Inkhata, dirigée par Mangosuthu Buthelesi, qui organisait principalement l’ethnie Zoulou, alors que les membres de l’ANC étaient majoritairement d’ethnie Xhosa. L’ANC se revendiquait cependant d’être une organisation ouverte et comptait des membres blancs du Parti Communiste. La lutte entre l’ANC et l’Inkhata pour la direction des luttes prit un aspect violent dans les années 90. L’ambition de l’ANC étant de chapeauter l’ensemble des groupes existants, elle créa en 1983 le Front démocratique unifié.
 
L’APARTHEID ÉBRANLÉ
Les luttes de la population noire, les grèves des travailleurs des mines et de l’industrie,  créaient un climat d’agitation permanente. La bourgeoisie sud africaine se sentait à juste titre menacée et les révoltes nuisaient de toute façon à la bonne marche de l’exploitation et des affaires. Sur le plan international, le système de l’apartheid était critiqué par une partie de l’opinion publique qui prenait fait et cause pour le symbole de la lutte anti-apartheid qu’était devenu le célèbre prisonnier Nelson Mandela. La bourgeoisie impérialiste n’était pas non plus satisfaite de la poudrière que constituait l’Afrique du Sud. Ses intérêts dans la région étaient menacés par l’instabilité du pays.
Sur le plan local, il y eut des rencontres entre des délégations du patronat et l’ANC dès 1986. Mandela fut même extrait, parfois de sa prison pour négocier. Le but était de calmer la colère des masses et de faire pression sur le gouvernement pour assouplir le système. Mandela écrivit alors au gouvernement pour l’ouverture de pourparlers, et rencontra le ministre de la justice une première fois en 1987, puis de façon régulière en 1988.
Sur le plan international, les puissances impérialistes décrétèrent un embargo commercial et financier qui resta surtout symbolique car en sous-main elles continuèrent à commercer avec le pays de l’apartheid et les entreprises étrangères y restèrent implantées.
Le président Pieter Botha démissionna et fut remplacé par Frederik De Klerk. A la fin de l’année 90, l’ANC retrouva la légalité et la plupart de ses militants furent libérés. Mandela restait lui, en prison. Après 27 ans d’incarcération, il avait eu suffisamment de courage et de détermination pour résister à plusieurs propositions de libération dans la mesure où les négociations menées avec le gouvernement ne le satisfaisaient pas. Il fut libéré en 1990 et des pourparlers furent entamés avec le gouvernement en vue d’élections au suffrage universel. La lutte se poursuivit entre les différentes organisations du mouvement noir, elle fit de nombreux morts. La lutte pour le pouvoir était engagée.
 
MANDELA AU POUVOIR
En avril 1994 eu lieu la première élection libre du pays, pour laquelle tous purent voter. L’ANC remporta 62,5% des suffrages. Des indices montrent que ces élections furent en partie truquées. Non pas pour favoriser l’ANC, mais au contraire, paradoxalement, pour laisser une place aux autres composants de la scène politique, particulièrement au Parti National, représentant de la bourgeoisie raciste, qui obtint 20,5% et à l’Inkhata. Nelson Mandela devint président à l’âge de 76 ans. Il composa un gouvernement d’unité nationale, nommant deux vice-présidents : F. De Klerk et Oliver Tambo, membre dirigeant de l’ANC.  Pik Botha, membre du Parti National puis de l’ANC en 2000, eut la responsabilité des mines et de l’énergie. Le ministère de l’agriculture revint aussi au Parti National, ce qui rassurait les fermiers blancs, exploiteurs forcenés de la main d’œuvre noire et qui pouvaient avoir des craintes sur une éventuelle répartition des terres agricoles. Buthelezi fut nommé ministre de l’intérieur. L’ère du grand pardon et de la pacification s’ouvrait en Afrique du Sud, mais l’appareil d’état : justice, police, armée, restait en place, prêt à réprimer quand le besoin s’en ferait sentir. L’apartheid avait officiellement disparu. Le Pass n’avait plus cours, ni la ségrégation dans les lieux de vie. Des relations pouvaient se nouer entre Noirs et Blancs. Mais surtout, une petite bourgeoisie noire pouvait commencer son ascension et trouver sa place dans les hautes sphères de la société. Ce sont aujourd’hui  les «diamants noirs», qui peuvent habiter les riches quartiers de la bourgeoise blanche, et qui ne peuvent exister qu’en exploitant pour leur compte d’autres Noirs. Pour la majorité de la population noire, la vie dans les ghettos ne s’est guère améliorée. En 1999, Mandela quitta la présidence et fut remplacé par Thabo  Mbeki. En 2009, Jacob Zuma, lui aussi membre de l’ANC fut élu, il est aujourd’hui contesté. Il a d'ailleurs été copieusement hué par la foule lors de la cérémonie au stade de Johannesburg.
L’apartheid n’existe plus dans les lois, mais l’Afrique du Sud reste un de pays les plus inégalitaires du monde. Les inégalités continuent à se creuser. Le chômage est en augmentation constante depuis les années 80 et touche aujourd’hui 26% de la population active. Le taux d’emploi est bien plus favorable dans la population blanche. Celle-ci  dispose d’un revenu moyen 6 fois supérieur à celui des Noirs.
Les luttes menées par la population noire au cours des 60 dernières décennies n’ont pas abouti à un changement de l’ordre social. L’État, s’il est dirigé par des Noirs, reste l’instrument d’oppression aux mains de la bourgeoisie blanche et des quelques «diamants noirs» qu’elle a dû accepter en son sein. La politique nationaliste menée par l’ANC et Mandela ont eu comme rôle de permettre à cet ordre social, menacé par les révoltes, de perdurer. Aujourd’hui, les travailleurs luttent pour de meilleurs salaires et conditions de vie. Malgré la répression des grèves qui sévit aujourd’hui comme au temps de l’apartheid, ils continuent à se battre.
                                                                                                                          

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