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Archives de CO/CO de l'année 2013/CO n° 1097 du 21 sept. 2013/Quatrième page

Quatrième page

Afrique du Sud : Les luttes de la classe ouvrière noire : les travailleurs ne baissent pas la tête

En mai dernier, près de Rustenberg, la police a attaqué une nouvelle fois des mineurs en grève qui réclamaient des augmentations de salaires : 10 travailleurs ont été hospitalisés. Au même moment 1 600 ouvriers de Mercedès cessaient le travail, tandis qu’une grève de trois semaines dans la compagnie nationale de bus gagnait des augmentations de 9,5 %. Le 11 mai, à nouveau à Rustenberg, un militant syndical de l’AMCU (syndicat des mineurs réputé plus radical que le NUM, lié à l’ANC) était abattu à bout portant dans un bar. Le 3 juin, deux hommes en armes tuaient un délégué dans le local syndical du NUM, à la mine de platine de la Lonmin à Marikana, et blessaient grièvement le trésorier du syndicat. Ces tensions correspondent au début de l’hiver austral époque où, traditionnellement, commencent les négociations annuelles sur les salaires en Afrique du Sud. 
Le 19 août dernier, l’ensemble des usines BMW, Ford, Nissan, Général Motors, Toyota, Mercedès et Volkswagen ont été arrêtées par les ouvriers qui répondaient à l’appel du NUMSA (principal syndicat dans l’automobile). Au total, ce sont près de 30 000 ouvriers – dont le salaire moyen équivaut à environ 640 € par mois – qui se sont mis en mouvement. La grève s’est arrêtée lundi 9 septembre après avoir gagné une augmentation de 11,5 % cette année, des augmentations de 10 % en 2014 et 2015, le paiement du chômage partiel et un certain nombre de primes pour le transport, le logement et les soins médicaux… Mais à l’heure où nous écrivons, le travail avait du mal à reprendre, non seulement parce que dans deux sites, certains ouvriers trouvaient l’accord insuffisant, mais aussi parce qu’un nouvelle grève touchait, cette fois, les fournisseurs et les sous-traitants dont dépendent les chaînes de montage. Le 3 septembre, une autre grève impliquant plusieurs dizaines de milliers de travailleurs commençait dans le secteur des mines d’or…
Un certain nombre de dirigeants syndicaux et de politiciens issus de l’ANC prennent aujourd’hui leurs distances avec le gouvernement, car ils voient dans cette combativité ouvrière un moyen de propulser leur propre carrière. C’est ainsi que Julius Malema, ancien chef des jeunesses de l’ANC, vient de créer le parti des «Economic freedom fighters» (Combattants de la liberté économique) qui dénonce de façon virulente les inégalités sociales… sans oublier de conseiller aux ouvriers de voter pour lui, plutôt que de s’en prendre aux profits des grandes compagnies !  
La force et le courage des ouvriers sud-africains n’a déjà que trop servi les intérêts d’une petite élite noire devenue richissime. Les travailleurs doivent se méfier de ce genre de faux «amis».

Syrie : Armes chimiques : fin de la première manche

C’est semble-t-il cette fois la diplomatie russe qui a sorti le gouvernement américain, et autres va-t-en guerre de seconde zone, de la difficulté. Un accord a été trouvé samedi 14 septembre entre les USA et la Russie concernant le plan d’élimination des armes chimiques en Syrie. Le gouvernement de Damas a une semaine pour présenter ces armes, qui devront être enlevées et détruites d’ici la fin du 1 semestre 2014. Selon un responsable américain, il s’agirait de 45 sites représentant 1000 tonnes d’armes. L’accord a été salué par plusieurs grandes puissances : Chine, Grande Bretagne. Le gouvernement français a cherché à garder son quant-à-soi en déclarant qu’il arrêterait sa position après la publication du rapport de l’ONU. Damas de son côté a salué un accord qui lui permet d’éviter l’affrontement.
Que la concrétisation de l’accord paraisse peu réaliste, cela au fond importe peu. Selon un expert américain, la destruction de ces armes demanderait des années, la Syrie ne disposant pas des infrastructures nécessaires pour la mener à bien. Il faudrait construire une usine d’un coût de plusieurs millions de dollars. Les USA et la Russie n’ont elles-mêmes pas fini de détruire leur propre  stock d’armes chimiques, conformément à la convention d’interdiction datant de 1997.
La Russie et la Chine ont appuyé depuis le début de la crise le régime de Bachar El Assad. Ce dernier s’est de longue date appuyé sur la Russie pour conserver une autonomie face à l’impérialisme. La Russie a des intérêts stratégiques et économiques en Syrie : dans le domaine énergétique, où elle a investi au moins 20 milliards de dollars, son contrat d’armement avec le régime syrien représente 7% de ses ventes d’armes, pour un montant de plus de 4 milliards de dollars. Quant aux États Unis, ils défendent eux aussi leurs intérêts dans la région, avec l’appui de leur «homme de main», l’État d’Israël. Assad, allié de la Russie et rival des pays alliés de l’impérialisme dans la région, a toujours su montrer son respect, et même son utilité, pour le maintien de l’ordre impérialiste dans la région. Quand il est apparu que le régime syrien ne parvenait pas à mettre fin à la contestation, les régimes occidentaux n’en ont pas moins cherché, du côté des insurgés, quelle alternative à Assad pouvait se présenter. Les États Unis ont donc laissé leurs alliés, Turquie, Qatar, Arabie Saoudite, livrer des armes aux rebelles. Mais la direction de ces troupes rebelles, constituée en majorité d’islamistes radicaux, ainsi que de bandits sans confession particulière, ne faisait pas non plus leur affaire. Assad est donc sans doute un moindre mal, à condition de le circonscrire autant que possible. La perspective d’une guerre contre le régime au pouvoir, couteuse et rejetée par l’opinion publique, était aussi un choix dangereux.
L’accord qui vient d’être trouvé satisfait donc temporairement les grandes puissances internationales. Il n’empêchera nullement Assad de continuer à bombarder. La guerre pourra continuer, avec des armes classiques tout aussi meurtrières. La population civile continuera à mourir ou à fuir le pays, comme l’ont déjà fait plus de 2 millions de réfugiés. Mais dans aucune circonstance, un peuple ne peut compter sur l’intervention de l’impérialisme pour le débarrasser d’une dictature qui l’opprime. Face à El Assad comme aux dictateurs potentiels qui se disputent le pouvoir en mettant le pays à feu et à sang, la population syrienne ne peut trouver de ressource qu’en elle-même pour instaurer son propre pouvoir.

Il y a 50 ans, le «rêve» de Martin Luther King

Il y a 50 ans, le 28 août 1963, à Washington, Martin Luther King prononçait son fameux discours «I have a dream» (Je fais un rêve), devant un rassemblement de plus de 250 000 personnes, en majorité noires.
« ...Je fais le rêve qu'un jour cette nation se lève et vive la vraie signification de sa croyance : nous tenons ces vérités comme évidentes que tous les hommes naissent égaux.
Je fais le rêve qu'un jour, sur les collines de terre rouge de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d'esclaves pourront s'asseoir ensemble à la table de la fraternité.
Je fais le rêve qu'un jour, même l'État du Mississipi, un désert étouffant d'injustice et d'oppression, sera transformé en oasis de liberté et de justice...
J'ai fait un rêve qu'un jour l'État de l'Alabama ... sera un endroit où les petits enfants noirs pourront prendre la main des petits enfants blancs et marcher ensemble comme frères et sœurs... »

Martin Luther King était le pasteur, alors presque inconnu, qui avait coordonné le boycott des bus de Montgomery (Alabama, Sud des États-Unis). Ce boycott faisait suite à l'arrestation de Rosa Parks, la jeune femme noire qui, le 1 décembre 1955,  avait refusé de se lever pour céder sa place à un Blanc, comme prévu par la loi raciste sur les transports. Le boycott dura 381 jours. Il prit fin à l'annonce de la Cour suprême déclarant inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les bus.


1963, mobilisation massive des noirs contre le racisme
En mai 1963 s'est développé à Birmingham (Alabama) un boycott des commerces de la ville pratiquant la ségrégation raciale. Là encore M. L. King eut un rôle dirigeant. Le 11 mai, l'explosion criminelle dans son motel a provoqué une véritable rébellion. Celle-ci a été rapidement suivie par des troubles dans d'autres villes du Sud, notamment à Savannah (Géorgie).
Cette année 1963 a été celle d'une mobilisation massive de la population noire. Le 22 juin M. L. King s'est adressé à une manifestation monstre de 125 000 personnes à Détroit, jusqu'alors la plus importante manifestation pour les droits civiques des Noirs de toute l'histoire des États-Unis. Le 28 août eut lieu la marche sur Washington, encore plus impressionnante. 
1963 marquait le centième anniversaire de la proclamation par le président Lincoln de l'émancipation des esclaves, pendant la guerre de Sécession. Et le 15ème amendement à la Constitution interdisait depuis 87 ans de refuser à quiconque le droit de vote en raison de "la race, la couleur ou de condition antérieure de servitude". 
Mais en réalité, en 1963, le racisme légal - les lois surnommées «Jim Crow» - était toujours en vigueur dans le Sud des États-Unis. La plupart des Noirs américains étaient encore confrontés - pas seulement dans le Sud - à la pauvreté et l'oppression raciale. La population noire s'était pourtant mobilisée des décennies durant, pour protester contre le déni de ses droits - avec peu de résultats, malgré beaucoup de sang versé.   
Pendant que M. L. King évoquait son rêve, la population noire continuait à vivre le cauchemar américain. Au Sud, le Ku Klux Klan, organisation raciste quasi-militaire soutenue par la police et dont les notables blancs sont souvent membres, attaquait les militants des droits civiques. Dans le Nord également, des bandes racistes pourchassaient les Noirs dans les rues.
 
Le début d'une nouvelle époque de luttes 
Le déferlement du mouvement noir de l'été 1963 marqua le début d'une nouvelle époque.
Le président Kennedy présenta tout de suite au Congrès (l'Assemblée des États-Unis) un projet de loi sur les droits civiques interdisant toute forme de discrimination dans les lieux publics. Rien d'ailleurs de vraiment nouveau par rapport au 15ème amendement. Malgré cela, ce projet a traîné de discussions en discussions au Congrès. La loi a finalement été votée en juillet 1964, comme un moyen de calmer la tempête qui se levait.
Car lorsqu'au début 1964 des manifestations, à St. Augustine en Floride et à Cleveland dans l'Ohio, ont été attaquées par les flics, des révoltes encore limitées ont éclaté. Puis l'été a été encore plus tendu. Non, la population noire ne se contentait pas d'une loi purement symbolique. 16 jours seulement  après le vote de la loi, à New York, une rébellion aux cris de «Freedom Now» (la Liberté, Maintenant) éclatait dans le quartier noir de Harlem, se répandant rapidement à Brooklyn et dans les villes voisines du New Jersey, jusqu'à atteindre le sud de Philadelphie.
En 1965 c'est le quartier de Watts à Los Angeles qui fut le centre d'une grande rébellion.
Le 6 août 1965, après l'assassinat de Kennedy, le nouveau président Lyndon Johnson signa le Voting Rights Act (Loi sur le droit de vote) révoquant les obstacles (examens de niveau scolaire, minima de niveau d'imposition) qui limitait le droit de vote des Noirs dans le sud des États-Unis.
Ces reculs du pouvoir blanc n'éteignirent pas le mouvement qui, en plus du racisme, était alimenté par la misère. Des émeutes eurent lieu à Cleveland en 1966, Detroit et Newark (New Jersey), en 1967. 
 
La non-violence de M. L. King
M. L. King avait, lui, toujours prôné la non-violence. Alors que les manifestants faisaient face à la violence de la répression, il déclarait : «Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, (...) recherchez la réconciliation, la justice, et non la victoire». Rattrapé par la violence, il fut assassiné le 4 avril 1968 à Memphis (Tennessee) par un tireur blanc. Sa mort provoqua  la rébellion dans des centaines de villes américaines. Le slogan «Black Power» (Pouvoir Noir) devint plus populaire. A l'été 1968, il ne restait pratiquement aucune une ville des États-Unis où les Noirs n'aient pas résisté à la police et à l'armée, déclarant aux yeux de tous : «Nous sommes ici, et nous allons nous battre !»
Finalement les droits, déjà accordés en 1863 et réécrits au Congrès 101 ans après, ont commencé à être respectés, mais pas à cause de la loi. Les lois et les amendements à la Constitution n'avaient jamais arrêté aucun raciste du Sud,  ni aucun politicien du Nord qui envoyait la police attaquer les manifestants noirs.
Ce qui a mis fin à la ségrégation légale dans le Sud et a commencé à battre en brèche le racisme institutionnalisé du Nord c'est la volonté de la population noire de se serrer les coudes et de se battre. C'est la marée irrésistible des grandes rébellions urbaines.
La classe dirigeante n'a jamais été sensible aux sermons moraux. Elle a cédé à l'énorme changement survenu dans le rapport de force, du fait de la rébellion de la population noire.
Et si Martin Luther King a un moment incarné ce mouvement, son idéologie de non-violence était bien en deçà des nécessités et de la réalité de la lutte.
 
M. L. King ne s'attaquait pas au capitalisme
Le «rêve» de Martin Luther King témoignait aussi des limites étroites des aspirations sociales des dirigeants du mouvement des droits civiques. Alors que les masses noires grondaient de colère et se mobilisaient par dizaines de milliers à travers les États-Unis, alors que «les fils des anciens esclaves» faisaient trembler une société où «les fils des anciens propriétaires d'esclaves» faisaient toujours fructifier les richesses amassées sur le travail servile, les cadres politiques du mouvement noir voulaient s'asseoir «à la table de la fraternité». Loin de militer pour jeter bas la société d'exploitation, ils étaient prêts à se contenter de la promotion de quelques cadres et intellectuels noirs au sein de la bourgeoisie américaine, blanche dans son écrasante majorité.
Certes la rébellion noire était une menace pour le pouvoir américain et elle l'a ébranlé. Mais les bases sociales de la société n'ont pas été vraiment menacées. La combativité immense des Noirs a été neutralisée par leur direction qui n'a jamais voulu voir le mouvement remettre en cause la société capitaliste elle-même.

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