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Archives de CO/CO de l'année 2013/CO n° 1085 du 16 février 2013/Deuxième page

Deuxième page

Guadeloupe : 14 Février 1952 : les forces de répression assassinent des travailleurs en grève

Comme chaque année, le 14 février, les syndicats représentatifs des travailleurs ont appelé  à commémorer au Moule la tuerie du 14 février 1952.
Cette date reste dans les mémoires ouvrières, tout comme le nom des personnes qui ont perdu leur vie ce jour là, sous les balles des militaires coloniaux. Il s’agit de Constance Dulac, Justinien Capitolin, Edouard Dernon et François Serdot. 14 autres personnes furent blessées, dont certaines restèrent handicapées à vie.
Les travailleurs de la canne avaient déclenché depuis novembre 1951 un mouvement de grève dans le Nord Grande Terre. Ils réclamaient des augmentations de salaires et un allègement des tâches. Les petits planteurs réclamaient une hausse du prix de la tonne de canne. Les travailleurs allèrent de commune en commune, de Capesterre B-E à Moule en passant par Ste Rose… Anse Bertrand, de parcelle en parcelle pour mettre les hésitants en grève. Au mois de janvier 1952 la grève générale illimitée fut déclenchée sur toutes les habitations de Guadeloupe. Le 14 février à Moule, des heurts violents opposèrent les grévistes aux forces de répression coloniales. Celles-ci ouvrirent le feu. Les victimes n’étaient pas impliquées dans la grève, il s’agissait de passants, des membres de la population, dont une femme enceinte.
Quand il s’agit de défendre les intérêts des patrons contre les travailleurs en lutte, l’État bourgeois est prêt à en arriver aux mesures les plus extrêmes, comme la tuerie du Moule. Il y est d’autant plus prêt quand il s’agit de ses colonies. L’histoire de la Guadeloupe et de la Martinique témoigne de la violence de la répression des grèves ouvrières.
 



 
 

La grève générale de février 1974 en Martinique : deux ouvriers agricoles assassinés à Chalvet au Lorrain

(Suite de l'article paru dans le n° 1084 de CO)
La fin de l'année 1973 et début 1974, ont été une période d'effervescence marquée par des grèves déterminées, et plus généralement une agitation contagieuse parmi les jeunes et les travailleurs, frappés par le chômage et la hausse des prix. Devant l'ampleur des mouvements sociaux, la CGTM, centrale syndicale influencée à l'époque par le PCM (Parti Communiste Martiniquais), FO et la CFDT, lancèrent un mot d'ordre de grève générale illimitée à partir du 11 février, appel ensuite reporté au 12.
 
Succès de la grève des 12 et 13 février
Le mardi 12 février, une grande manifestation de plus de 5000 travailleurs de tous les secteurs parcourut les rues de Fort-de-France pour réclamer des augmentations de salaires et fustiger les patrons et le gouvernement. Les jeunes des collèges et des lycées étaient là également. Fort-de-France était ville morte. En fin de journée, la grève fut reconduite après une assemblée générale des travailleurs à Fort-de-France. Le lendemain, la situation était tendue.
Après plus de deux mois de grève pour certains secteurs, l’heure n’était pas aux défilés-promenade. La grève était active. Des groupes de grévistes obligeaient les magasins qui avaient ouvert leurs portes à baisser les rideaux pour respecter la grève, ils sillonnaient les rues de Fort-de-France y affrontant durement la police. Il y eut des blessés. Mais le but fut atteint : au soir du deuxième jour, la grève générale n’était pas arrêtée.
Alors, craignant d’être débordées par la base déterminée, les directions syndicales tirèrent en arrière. Le jeudi 14, elles tentèrent une reprise en main du mouvement, elles organisèrent réunion sur réunion où souvent la reprise du travail était proposée. Les partis politiques tels le PCM ou le PPM, étaient à l'unisson avec l’administration en dénonçant dans leur presse ou dans des communiqués, les «agitateurs gauchistes». Le nombre de grévistes déterminés à continuer le mouvement était si grand que, finalement, la poursuite de la grève était annoncée.
 
La tuerie de Chalvet
C'est dans ce contexte que la préfecture avec à sa tête le préfet Orsetti et à la demande du patronat de la SICABAM (organisation des planteurs békés de l’époque), décida de mettre un coup d’arrêt sanglant à cette grande mobilisation ouvrière. C’est dans les champs de banane au Lorrain qu’ils frappèrent, le 14 février. Car sur les plantations, la grève des ouvriers agricoles, commencée en janvier, se développait aussi. Selon la tradition des grèves marchantes, les grévistes se déplaçaient de plantation en plantation, dans les communes du Nord-Atlantique, notamment au Lorrain et à Basse-Pointe.
Une embuscade fut tendue contre les grévistes regroupés sur l’habitation Fond Brûlé. Une dizaine de camions de gendarmes poursuivirent les ouvriers agricoles grévistes qui regagnaient en groupe la commune de Basse-Pointe. Un hélicoptère cracha sur eux des grenades lacrymogènes. C’est à ce moment, au lieu-dit Chalvet, que les ouvriers, accompagnés de jeunes militants, furent pris en chasse par les gendarmes. L'adjudant chef Frappier commanda le feu, à balles réelles. Plusieurs ouvriers furent blessés: Omer Cyrille, Guy Crétinoir, Rastoc, François Rosaz. Ilmany dit Renor, gréviste de 55 ans, fut tué.
Le 15, choqués par l’assassinat d’un gréviste de l’agriculture, des milliers de travailleurs, Comité de grève des travailleurs agricoles en tête, participèrent à une grande manifestation organisée à Fort-de-France par les organisations syndicales et les partis. Des cris : "Orsetti assassin", "Ilmany nous te vengerons", "à bas la répression coloniale", se firent entendre. La dispersion commença, devant la Maison des syndicats, lorsqu'il fut annoncé que la Préfecture, voulant éviter une nouvelle manifestation lors des obsèques, refusa de restituer le corps. Une délégation, accompagnée de 2000 manifestants, demanda, et obtint, l'annulation de cette décision.
Les mêmes cris hostiles à l'ordre colonial se firent entendre le lendemain au Lorrain où des masses de travailleurs, des "officiels", des grévistes, et d'autres "gens du peuple", se regroupèrent pour célébrer l'enterrement. Deux heures avant, le corps d'un jeune homme de 19 ans, ouvrier maçon, gréviste, Georges Marie-Louise, fut découvert abandonné sur une plage de Basse Pointe, à l’embouchure de la rivière Capot non loin de Chalvet, probablement après avoir été frappé à mort par les membres des forces de répression, gendarmes ou autres.  Personne ne l'avait revu après la fusillade.
 
Fin de la grève générale
Les obsèques du jeune Marie-Louise furent suivies avec la même émotion. Mais la grève générale n’était plus à l’ordre du jour. La répression policière scélérate, orchestrée par les possédants et leur pouvoir pour stopper le mouvement ouvrier montant, avait en partie atteint son but. D'ailleurs les assassins ne furent pas inquiétés.
Les mobilisations ouvrières continuèrent néanmoins plusieurs jours encore même si elles n’étaient plus aussi massives. C’était le cas des employés de l’entreprise Figuières chargée du ramassage des ordures ménagères à Fort-de France, de ceux des boulangeries, ou des banques et des hôpitaux.
Le 19 février 1974, le quotidien France-Antilles qu’on ne pouvait soupçonner de quelconque sympathie pour les grévistes titrait encore «situation confuse sur le front social».
Le 21 février 1974, un accord fut signé dans la banane. Les patrons bananiers acceptèrent de payer la journée de travail de huit heures à 39,50F. (soit 25 % d'augmentation environ), mais le SMAG (salaire minimum garanti dans l’agriculture) fut maintenu. Il fut supprimé en 1976 à la suite de nouvelles grèves des ouvriers agricoles de la banane.
Les travailleurs de Martinique, en particulier les plus exploités, firent notablement reculer le patronat béké de l’agriculture. Dans d’autres secteurs, tels le bâtiment ou à la SPEDEM, des revendications importantes furent arrachées. Les patrons et tous ceux qui sont à leur service, avaient fait lourdement payer ces avancées.
La soldatesque s’était une fois encore déchaînée contre des travailleurs en grève pour défendre leur pain et leurs droits. Mais ceux-ci n'avaient pas plié.
A l’issue de cette grève, la CGTM influencée à l’époque par le PCM, vit son influence syndicale diminuer notamment dans le milieu agricole où l’UTAM (Union des Travailleurs Agricoles Martiniquais) syndicat dirigé par des jeunes intellectuels nationalistes va s’implanter. Face à l’exaspération des masses et la montée des luttes, la politique menée par la CGTM  apparut à de nombreux travailleurs comme timorée et pour mener leurs luttes ces derniers ont certaines fois «débordé» les limites syndicales.
Cette grève fut une de ces répétitions générales qui forgent la conscience ouvrière et sa détermination nécessaire pour gagner des combats.                                    


 

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