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Archives de CO/CO de l'année 2013/CO n° 1084 du 2 février 2013/Quatrième page

Quatrième page

Chine : La force potentielle de La classe ouvrière

UNE FORCE SOCIALE DE PLUS EN PLUS IMPORTANTE
«Chaque jour, dans la principale région industrielle chinoise, le delta de la Rivière des perles, éclate une grève ou un conflit du travail impliquant plus de 1 000 ouvriers». C’est ce qu’a expliqué Han Dongfang, militant syndical réfugié à Hong Kong devant le Congrès des États-Unis. Depuis quatre ans, ce ne sont pas tellement les dissidents «démocratiques» surfant sur Internet qui gênent la dictature chinoise, mais plutôt ceux dont les médias ici ne parlent presque jamais : les travailleurs.
Dans le Manifeste communiste, Marx décrivait les effets du capitalisme partout où il était introduit : «Le développement de l'industrie, non seulement accroît le nombre des prolétaires, mais les concentre en masses plus considérables. La force des prolétaires augmente et ils en prennent mieux conscience». L'avenir nous dira si c'est ce qui est en train de se passer en Chine.
Certes, la Chine reste encore aujourd’hui un pays sous développé : rapportée au nombre d’habitants, l’économie chinoise se classe entre celle de l’Équateur et celle de la Jamaïque. Néanmoins, elle a subi, au cours des 30 dernières années, de très profondes transformations.
En 1980, l’agriculture chinoise, largement pauvre et primitive, représentait à elle seule un tiers de la production de richesses. En 2011, elle n’en représentait plus qu’un dixième. Et dans le même temps, la valeur de la production industrielle annuelle était multipliée par 100. Cela signifie que le poids social de la classe des travailleurs salariés dans les villes a considérablement augmenté.
En 30 ans, on estime que près de 200 millions de jeunes paysans pauvres sont partis vendre leur force de travail dans les villes de l’est : Beijing (Pékin), Shanghai, Guangzhou (Canton), etc. Cela équivaut à la population active totale de l’Union Européenne. Ce sont ces millions de bras qui ont hissé le produit intérieur brut de la Chine – (l’énorme quantité de richesses qui y sont créées chaque année) – à la seconde place mondiale, derrière les États-Unis.
«La force des prolétaires augmente» alors pour plusieurs raisons. D’abord, un ordre de grandeur : aujourd’hui en Chine, une heure de travail en ville produit entre 6 et 7 fois plus de richesses qu’une heure de travail paysan. La classe dirigeante est donc contrainte de gérer les mouvements sociaux avec beaucoup plus de prudence qu’elle ne pouvait le faire dans les années 1980, lorsque les deux tiers de la population active vivaient encore à la campagne. À cela s’ajoute le fait que les ouvriers sont désormais concentrés dans d’immenses usines, voire dans des mégapoles comme Shenzhen (une ville de 8 millions d’habitants littéralement sortie du sol en 20 ans), avec le risque de contagion que des grèves déterminées pourraient faire courir à des régions industrielles entières.
Finalement, aussi étonnant que cela paraisse, une certaine «pénurie» de main d’œuvre menace aujourd’hui la Chine. La politique dite «de l’enfant unique» destinée à limiter le nombre de naissances a commencé à fonctionner bon an mal an à partir de 1980… Autrement dit, les jeunes ruraux de moins de 30 ans – ceux qui ont constitué jusqu’ici l’immense majorité des migrants et les seuls capables d’encaisser physiquement les cadences infernales qu’on leur imposait – se font un peu plus rares qu’avant... Selon un membre d’une ONG (organisation non gouvernementale) «aujourd’hui, ils n’hésitent plus à plaquer un boulot pour aller se faire embaucher ailleurs dans la ville». De ce fait, ils tendent aussi à rester définitivement dans les zones urbaines.
 
Les grèves de ces dernières années 
Jusqu’à la fin des années 1990, en effet, des pans entiers des zones industrielles de l’est chinois s’arrêtaient de fonctionner pour les fêtes traditionnelles, lorsque les travailleurs migrants – ceux qu’on appelle les «Mingong» – retournaient à la campagne auprès de leurs familles. Beaucoup, après quelques allers-retours, finissaient par ne plus repartir de leur village pour, selon l’expression chinoise, «ajouter un étage à la maison des parents». Aujourd’hui, ce phénomène disparaît. Les jeunes migrants cherchent leur avenir en ville et parce qu’ils ont besoin d’argent pour cela, hésitent de moins en moins à faire grève.
Cette situation donne aux travailleurs chinois un rapport de force potentiel considérable pour réclamer des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail. En fait, ce potentiel n’a fait que s’accroître au cours des 20 dernières années.
En 1995, un rapport officiel du gouvernement chinois estimait qu’un million de travailleurs avaient été impliqués dans des grèves ou des manifestations liées à des conflits sociaux, ce qui était plutôt bas comparé à nos pays, mais important si on tient compte du fait qu’en principe, de tels mouvements étaient alors illégaux. Trois ans plus tard, le chiffre avait presque été multiplié par quatre (3,6 millions) et dès juillet 2000, le sociologue hongkongais Feng Chen (The China Journal, n°44) concluait : «sans surprise, le gouvernement chinois considère les conflits du travail comme une grave menace à la stabilité sociale et politique».
Dans les années 2000, les gouverneurs de province ont été régulièrement contraints à négocier (une quasi-première dans un pays qui a aboli le droit de grève en 1980). Au bout de quatre ans, les autorités centrales ont elles aussi dû «lâcher du lest» pour essayer de canaliser la montée ouvrière. L’essentiel de la législation du travail chinoise est postérieure à 2004, date à laquelle le régime a été contraint d’introduire une série de lois sur la retraite, la Sécurité sociale et une forme limitée d’assurance chômage. Mais le premier effet de ces mesures a été d’encourager les travailleurs à lutter davantage.
 Du coup, en 2008, le gouvernement a dû proclamer une nouvelle série de lois étendant le droit du travail et créant la possibilité pour les travailleurs salariés de recourir soit à des «Comités d’arbitrage» (sortes de Prud’hommes, à la différence qu’ils ne sont composés pour le moment que de fonctionnaires appointés par le gouvernement) soit aux tribunaux civils. Immédiatement, ces «Comités d’arbitrages» ont été noyés sous près de 700 000 nouvelles plaintes qui s’ajoutaient aux 300 000 litiges déjà accumulés. En 2009, le nombre de conflits du travail portés devant les tribunaux civils doubla par rapport à l’année précédente. Et à l’été 2010, tout l’Est chinois a été secoué par une des plus grandes vagues de grèves de son histoire, partie des usines Honda et Foxconn (célèbre pour les suicides de jeunes ouvriers quelques mois auparavant).
Les bourgeoisies occidentales, et en particulier la classe dirigeante américaine, surveillent ce phénomène depuis des années. Une commission du congrès US y est d’ailleurs dédiée – Les études occidentales répètent la même crainte : voir se réaliser en Chine «un scénario à la Solidarnosc», lorsque la montée en puissance d’un mouvement ouvrier indépendant du pouvoir polonais a provoqué la chute de la dictature de Jaruzelski. Et tous sont parfaitement conscients des différences : si les événements de 1981 en Pologne ont finalement permis aux occidentaux de prendre fermement pied dans les économies d’Europe de l’Est, des événements du même type en Chine frapperaient non seulement les entreprises chinoises (quelles soient publiques ou privées), mais aussi les groupes européens, américains, japonais ou coréens qui sont d’ores et déjà sur place. Et bien sûr, étant donné le poids de la Chine sur la scène mondiale, les répercussions seraient beaucoup plus profondes et imprévisibles.
 On ne peut prévoir comment – et si – les travailleurs chinois dépasseront leur direction actuelle une fois qu’ils en auront épuisé les «bons aspects».
 La Chine "rouge"… du sang des travailleurs
La Chine «communiste» n’a jamais été communiste. Contrairement à ce qui s’est passé en Russie en 1917 – où les travailleurs et leurs organisations ont pris le pouvoir et ont été capables de le conserver pendant plusieurs années – la classe ouvrière n’a joué aucun rôle dirigeant  dans la Révolution chinoise de 1949. Et en fait, la bourgeoisie chinoise n'avait pas été éliminée. La puissance de l’Europe et des États-Unis est le produit de plusieurs siècles de pillage, de concurrence, de faillites et de rachats, au cours desquels «les gros ont mangé les petits» jusqu’à ce qu’une poignée de grandes multinationales dominent finalement l’économie mondiale.
En 1949, la bourgeoisie chinoisen'avait pas le temps de passer par ce long processus.  Elle choisit donc d’utiliser le pouvoir de l’État pour mettre en place une économie centralisée dominée d’emblée par des entreprises publiques géantes. Les quelques grands capitalistes chinois qui existaient avant la révolution ne furent pas systématiquement expropriés. Ils furent plutôt associés à ce plan.
 Certains conservèrent des fortunes privées colossales, d’autres s’achetèrent des postes importants pour eux et leurs familles au sein des entreprises d’État. Tous devinrent en quelque sorte, des «actionnaires» de l’économie chinoise. Et bien sûr, le secteur privé ne disparût jamais complètement.
Aujourd’hui, la Chine n’est certes pas sortie du sous-développement – des centaines de millions de paysans chinois vivent encore dans une pauvreté digne du moyen âge et les «ouvriers migrants» des grandes villes ont beau travailler dans des usines qui comptent parmi les plus modernes du monde, ils le font dans des conditions inhumaines parfois proches de l’esclavage. Mais la classe dirigeante chinoise s’est construit pour elle-même une industrie et une finance parmi les plus riches du monde. Cette richesse ne s’est pas accumulée sous le contrôle des pauvres et des travailleurs chinois, mais sur leur dos. Ils l’ont d’ailleurs payé d’un prix terrifiant : des dizaines de millions de morts en quelques décennies – notamment lors du «Grand bond en avant» de sinistre mémoire. Elle n’a pas été utilisée pour répondre aux besoins humains, mais pour permettre à une poignée d’industriels, de dignitaires et de banquiers chinois de parler plus ou moins sur un pied d’égalité avec les bourgeoisies occidentales. 
C’est pourquoi les dirigeants chinois prétendument «communistes» et leurs amis millionnaires prétendument «rouges» craignent depuis toujours exactement la même chose que les riches et les puissants de l'occident : les travailleurs et leur capacité à se battre contre l’exploitation.
                                                                                                       


 

                                                                                                                 

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