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Archives de CO/CO de l'année 2012/CO n° 1061 du 28 janvier 2012/Page 4

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Égypte : Les travailleurs, seule force potentiellement révolutionnaire dans la révolte actuelle

Le 1 janvier 2012, presqu’un an jour pour jour après le début du mouvement qui a fait tomber le dictateur égyptien Hosni Moubarak, les travailleurs de l’usine à sucre d’Armant, près de Louxor, se sont mis en grève. Ils réclament, comme de nombreux autres travailleurs dans le pays, le départ de leur patron qu’ils qualifient de « petit Moubarak » et des augmentations de salaires.
 En réalité, malgré le silence des médias – notamment des médias français – les travailleurs sont une force importante au cœur de la révolte, surtout en Égypte.
C’est le mouvement ouvrier égyptien qui a commencé à fissurer le pouvoir de la dictature militaire dès le milieu des années 2000 avec une série de luttes pour la reconnaissance de nouveaux syndicats, indépendants du gouvernement (à l’époque du dictateur Moubarak, c’était la police politique du régime qui désignait les secrétaires généraux des syndicats !). Quatre syndicats indépendants avaient réussi à voir le jour et à défier le monopole de l’État. Ils ont été parmi les premiers à appeler à la série de manifestations qui d’avril à décembre 2010 ont abouti au premier grand rassemblement – après la chute de Ben Ali en Tunisie – le 25 janvier 2011.
En se mettant en grève à travers tout le pays, tout au long du mois de février 2011, des milliers de travailleurs ont aussi pesé sur le processus qui a conduitàla chute de Moubarak. Les ouvriers de l’industrie textile de la région d’Alexandrie notamment, qui avaient viré leurs patrons et momentanément pris le contrôle de leurs entreprises, et ceux du canal de Suez par où transite 8 % du commerce mondial de marchandises.
La grève actuelle dans le secteur sucrier fait suite à celles qui ont mobilisé les postiers, les écoles, les chauffeurs de bus, les infirmières et d’autres secteurs. Il existe désormais une centaine de nouveaux syndicats. La toute nouvelle Confédération des syndicats indépendants issue de ces conflits organise  1,4 millions d’ouvriers égyptiens.
Certes, cette nouvelle syndicalisation de masse est l’expression de la volonté des travailleurs de s’organiser. Mais ce pourrait être aussi un étouffement dans l’œuf si les travailleurs ne prenaient pas eux-mêmes le contrôle démocratique de leurs propres luttes, les laissant aux seuls dirigeants syndicalistes.
 Néanmoins, les militaires qui continuent à diriger le pays sont conscients de la force que représentent les travailleurs en lutte. En août dernier, avant même l’élection d’une assemblée constituante, ils ont instauré une «loi» interdisant les grèves pour – selon les termes des islamistes qui soutenaient la mesure – «remettre le peuple au travail». On estime à 500 000 le nombre de travailleurs qui se sont mis en grève dans la foulée… rendant la «loi» complètement inopérante.
Si les travailleurs parvenaient à utiliser  cette force pour prendre le contrôle de la société – plutôt que pour soutenir tel ou tel politicien « démocratique » - ils auraient alors la capacité non seulement de chasser les militaires du pouvoir (comme le souhaite désormais une majorité de la population pauvre), mais de changer le rapport de forces entre les riches et les pauvres dans toute la région 
 
 
 
 
 

Guadeloupe : Grève à Air Caraïbes Atlantique

Une partie du personnel d’Air Caraïbes s’est mise en grève à partir du 20 janvier 2012, à l’appel de plusieurs syndicats de navigants et personnels au sol. Cette grève concerne pour l’instant uniquement Air Caraïbes Atlantique, qui assure les vols entre Paris et les Antilles ou la Guyane.
En fait, depuis son rachat par le groupe Dubreuil, Air Caraïbes a été scindée entre deux sociétés distinctes : Air Caraïbes proprement dite, qui ne s’occupe que du réseau caribéen, et Air Caraïbes Atlantique. Cette dernière est l’objectif prioritaire de Dubreuil, à tel point que sur 900 employés environ, plus de 500 travaillent sur le transatlantique.
Dubreuil sait se servir du nom de la compagnie pour mettre en avant son côté local, afin d’attirer la clientèle antillaise. Les employés remarquent néanmoins qu’on fait de moins en moins appel au recrutement des Antillais, tant dans les bureaux parisiens qu’au niveau du personnel de bord. Par ailleurs, aux guichets d’enregistrement à Orly, c’est une société sous-traitante qui assure le travail.
Après plusieurs demandes restées sans réponse de la part de la direction parisienne, et suite à des propos méprisants voire racistes du directeur, la grève a été déclenchée comme prévu le 20 janvier, jusqu’au 23 au soir où elle a été suspendue pour deux jours. Des négociations étaient en cours à cette date, mais si elles sont infructueuses, la grève devrait reprendre à compter du jeudi 26, au moins jusqu’au dimanche 29.
Les grévistes reprochent «une absence de dialogue social», et demandent entre autres l’augmentation des salaires bloqués depuis 4 ans, la revalorisation de la prime repas, la prise en compte des heures de nuit à partir de 19 heures comme cela se fait pour les autres compagnies. Il y a aussi le problème des femmes enceintes (hôtesses) à qui rien n’est proposé comme emploi au sol pendant cette période. Si bien qu’elles se retrouvent sans rémunération pendant plusieurs mois, ce qui est inadmissible.
Cette grève a mobilisé une bonne partie du personnel à Paris, et la direction a tenté de la minimiser par des communiqués. Elle a fait appel à une trentaine de CDD, et a dû affréter pendant plusieurs jours des avions d’une compagnie portugaise. Un vol vers Cayenne a été annulé lundi 23. Finalement des négociations ont été engagées, mais aucune précision n’est donnée à l’heure où nous écrivons.
Une manifestation d’une trentaine de Personnels Navigants Commerciaux (PNC : hôtesses et stewards) a eu lieu à Pôle Caraïbes le dimanche 22. Mais la masse du personnel, en Guadeloupe comme en Martinique, reste attentiste, suivant en cela les délégués syndicaux, plus préoccupés actuellement par les NAO (Négociations Annuelles Obligatoires). Le nouveau directeur en charge du régional, Lepinoy, a commencé par «douciner» les délégués en les invitant à un «séminaire» dans un hôtel pour préparer les NAO. Une telle générosité n’est pas sans arrière-pensée : le Régional se porte mal, et il se pourrait bien qu’on demande au personnel de faire des sacrifices pour maintenir la compagnie. En septembre, l’Embraer 190 qui assure les moyens courriers vers la grande Caraïbe et la Guyane ne sera plus en service. On parle de faire effectuer des rotations compliquées des Airbus venant de Paris pour assurer certains de ces vols.
Par ailleurs, une rumeur persistante fait état de la proposition d’allonger de 35 à 36 heures la durée hebdomadaire de travail, sans augmentation de salaire, avec l’accord de certains syndicats.
Si tel était le cas, le personnel basé en Guadeloupe et Martinique ferait bien de se mobiliser lui aussi. Il ne suffit pas d’attendre les résultats de la branche atlantique pour espérer avoir des retombées favorables : ce n’est que par la lutte qu’on pourra rappeler à Dubreuil que sans le personnel basé aux Antilles qui a créé la compagnie, il aurait peut-être fondé «Air Machin», mais n’aurait sans doute pas eu autant de subventions des Régions, et n’aurait pas profité du nom d’Air Caraïbes pour attirer la clientèle locale.
 

Nigéria : la grève générale a fait reculer le régime
Nous publions ci-dessous un article de Lutte Ouvrière du 20 janvier 2012

Au Nigéria, les syndicats ont annoncé lundi 16 janvier la suspension de la grève générale, après que le gouvernement a annoncé une baisse du prix de l'essence.
La grève avait débuté le 9 janvier pour protester contre le doublement du prix de l'essence intervenu en début d'année, conséquence de l'arrêt des subventions versées pour les carburants. Le prix du litre d'essence à la pompe était alors passé de 65 à 140 nairas du jour au lendemain, soit de 0,40 à 0,94 dollar, la hausse des carburants se répercutant aussi sur le prix des marchandises. Dans un pays où la majorité de la population vit avec moins de deux dollars par jour, cette attaque brutale contre ses conditions d'existence a provoqué la colère.
La grève générale a forcé le président Goodluck Jonathan à reculer et à baisser à 97 nairas (0,65 dollar) le prix de l'essence. C'est une première victoire pour la population, arrachée par la grève et les manifestations de rue. Cependant le président n'est pas revenu sur la totalité de l'augmentation du carburant. De même, il veut poursuivre l'arrêt des subventions, ce qui lui permettrait d'économiser quelque 8 milliards de dollars destinés, prétend-il, à moderniser les infrastructures du pays.


Alors même qu'il reculait, le pouvoir nigérian a cherché à intimider la population en mettant en place un dispositif policier et militaire à Lagos, la capitale économique du pays. Lundi 16 janvier, la police dispersait une manifestation, effectuait un raid dans les locaux de la chaîne de télévision CNN et annonçait que tout manifestant ou quiconque appelant à un changement de régime serait arrêté et poursuivi en justice. Si cet étalage de force montre une chose, c'est combien le régime craint que la colère de la population ne reparte de plus belle.

Marianne LAMIRAL